preambule

Il est 23 heures. La salle de l’ancien Hôtel de la Poste est déserte. Elle résonne à nouveau comme lorsqu’elle était oubliée, juste avant, lorsqu’elle était, inéluctablement, destinée à disparaître. La poussière est retombée. Les pigeons ont retrouvé leur tranquillité. Ils vont pouvoir déféquer sans commentaire dans cet espace qui ressemble à une fin du monde, à ce qui resterait de nous après une guerre urbaine à venir. Pour l’instant, des titres graphés rappellent seuls qu’il s’est passé quelque chose ici, quelque chose de rare, un moment de création individuelle et collective où le partage a régné en maître, sans qu’aucun prédateur ne soit passé régler leur compte aux sensibilités exposées, mises à nues.

“Ocean under Bay Bridge, Last call in New York, Georgia of Santa Fe, Runaway western dreams”… Titres qui décorent encore les murs de loin en loin. Des titres orphelins de leur toile. Je n’arrive pas à décrocher. Je suis accroc de cette poussière qui a pourtant pourrie nos bottes et nos cheveux. Accroc de ce froid humide et têtu qui a su persister pendant ces quatre jours malgré un soleil  exceptionnel à Bruxelles en octobre.

« Last american dream »… Dans cette nuit qui s’installe sur le site de Tour et Taxis, c’est plutôt un « Last belgium dream » qui s’affiche dans mes neurones. La fin d’une aventure est toujours un deuil qui s’annonce. Celui-ci sera plus noir que d’autres. J’écris mon faire-part. A moi-même ou à tous. Des années à rêver des morceaux de musique à composer, des années à exiger de soi un effort pour faire mieux et puis se retrouver assis sur un podium moquetté de  noir où trône encore un Steinway recouvert d’un duvet de poussière. Un pont de lumière éclaire encore la scène et donne aux gravats qui jonchent le sol des allures de caverne. Sur un mur, à trois mètres environ de hauteur, un graffiti représentant un oiseau stylisé est la signature que nous laisserons dans ce lieu, jusqu’à sa destruction. Probable.

« Le Soir », journal au titre paradoxal puisqu’il sort le matin, avait prévenu ses lecteurs qu’un choc culturel et artistique allait se produire ce week-end d’automne sous le titre « Le pianographe de Tour et Taxis ». Je n’avais pas imprimé. C’est maintenant que je suis saisi par le choc. En fait, le choc est ailleurs. Survivre à ça, ce n’est pas du déjà vu. C’est en cherchant que je vous raconte.

Les performances autour de « Last american dream » ont mis en scène un piano avec un interprète bâti par vingt ans de pratiques codifiées et une année de réappropriation des émotions pour intégrer une musique instinctive au milieu de quinze artistes urbains rebelles à l’étude en général et affichant des centaines d’heures de bombages nocturnes. Je l’ai appris, des règles non écrites existent pourtant là aussi. En fait, ce qui s’est passé et dont je voulais faire part se résume à un mot : l’universel. Ces trois jours de performances ont remis les horloges à l’heure de nos hormones, l’homme est un animal libre qui a besoin de partage et d’ambition. Nous n’avons pas été altermondialistes, nous revendiquons un autre terme, moins connoté rescapé du marxisme de papa, nous avons vécu en hommes libres. Pourtant à tout cela, un même dénominateur commun : la volonté d’un autre monde qui comptabiliserait autre chose que la monnaie. Mais dont la réponse ne serait pas non plus une quelconque réappropriation des émotions collectives au profit d’intellectuels pratiquant la masturbation en vente libre.  Un monde d’artistes.
Les performances « Last american dream, piano + urban art », à un humble niveau, ont fait leurs battements d’ailes de papillons. Comment ?

FLAH-BACK

J’avais 19 ans. Un des garçons de ma terminale m’avait prévenu. « Je serai réalisateur de films», m’avait-il annoncé et de fait quelques mois après le bac, il m’avait appelé pour me demander si j’étais capable d’écrire une musique pour piano genre Satie pour son premier court- métrage. Je faisais du rock moi, pas du classique. Mais, le challenge m’intéressait. En bonne éponge, je me suis mis à écouter cette musique classique très moderne pour me dire que je n’y serai jamais. Et puis, le moment fatidique arriva. Je devais enregistrer sur un « nagra » les trois thèmes que j’avais imaginés dans la MJC de Soisy. Il y avait du monde pour faire silence dans cette salle qui ressemblait à toutes ces salles rêvées par Malraux mais réalisées par des brutes. Le court-métrage avait un titre mystérieux, « Si j’ai parlé c’est à l’écho », il racontait, assez mal, un accident où Lyne Chardonnet se faisait renverser par une moto, je crois. Je ne sais pas s’il a été un jour diffusé. Ils avaient été contents de moi, oh pas enthousiastes, non, mais satisfaits, à la française.

Mes parents avaient assisté à une projection professionnelle aux anciens Studios Eclair à Epinay sur Seine et mon père m’avait fait un des très rares compliments à sa manière : « ce qu’il y a de mieux dans ce film, c’est la musique ! ». Je ne saurais jamais quelle était son échelle de valeur, mais par rapport au film mon bruit musical était au-dessus, voilà tout. De cette aventure, j’avais toujours gardé le plaisir d’écrire (avec mes doigts sur le clavier) des pièces pour le piano sans école ou contraintes/contingences de marché. Juste ce que j’avais envie d’entendre. Et peu à peu, l’idée d’en faire un projet complet s’est installée d’autant plus facilement qu’une telle démarche se situant en dehors des sillons d’où germent les projets musicalement markétés n’allait pas correspondre aux critères. C’est cela aussi qui m’intéressait.

Il me fallait un interprète d’excellent niveau que j’ai trouvé en la personne de Daniel Propper capable de jouer bien au-dessus de mes moyens, naturellement. Etalées sur une année, nos séances de travail furent à double sens : elles ont permis à la fois d’affiner certains passages et d’amener Daniel de la vibration classique à celle du jazz ou du rock, notamment au niveau du tempo. Une fois que tout cela fût acquis, au fin fond de la Flandre, nous sommes allés enregistrer le projet au studio Galaxy. Last american dream prenait son envol.

Après un lancement en téléchargement pendant l’été, le disque vient d’être mis en place en Belgique exclusivement par Play it again Sam à l’occasion du salon de la musique, Sound and Music, à Bruxelles. Retour à la poussière de l’Hôtel de l’ancienne Poste… Place au…

« PIANOGRAPHE DE TOUR ET TAXIS »…


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Influences : Satie, Debussy, Sakamoto, Jarrett
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DES MUSICIENS POUR LA BIRMANIE